Mont-Blanc: voie des airs, voie impériale

Vendredi dernier, mon premier mail du matin m’arrive d’une préfecture. Il me confirme mon envie de milieu de semaine: aller commettre une petite infraction aux règles de l’air pour 300m que je justifierai par le différent frontalier Franco-Italien. Je vous raconterai une autre fois mon expérience de l’administration française qui malgré moult dossiers et démarches me donne un avis défavorable pour la réalisation d’un vol qui pourtant respecterait toutes les réglementations possibles et imaginables. Mais j’ai juste eu le tort de demander l’imprimatur de l’État pour être sûr de mon coup. Quand ce n’est pas la loi qui nous empêche d’entreprendre, heureusement que nos fonctionnaires sont là pour veiller à la sécurité des personnes et des biens. Mais qu’attendent-ils donc pour interdire aux voitures de circuler et aux avions de décoller, cela me parait bien trop dangereux ces activités! Bref, je prends la route pour le grand air de Chamonix et son Mont-Blanc sur lequel David avait été le premier à se poser il y a 9 ans.

Samedi matin, mon ballast a fui dans mes bagages. Les gants sont trempés, idem les chaussettes, les grosses chaussures sont mouillées, la batterie de l’appareil photo s’est vidée… hou là, mauvais karma, attention! Heureusement mon mouchard de suivi GPS fonctionne encore, si je finis dans une crevasse mon beau-frère devrait me retrouver avant le prochain printemps (merci Luc!). Après 2 semaines de plaine (Portugal et Macédoine) je me confronte à un retour assez violent dans les cailloux et la glace de la haute montagne au départ de Champex en Suisse (ne prononcez pas le X!) pour une ballade vers le Mont-Blanc.

Je suis sur la fréquence radio de Greg et de Gérald, pour eux tout à l’air cool, pas pour moi. Alors que je navigue sur les faces sud des Grandes Jorasses, le léger nord renforce les effets du catabatique sur chaque langue de glace. Je regarde mon cardio-fréquencemètre pour confirmer ou infirmer mon impression: suis-je en train de flipper? Il faut croire que non: 94 pulsations/minute. Mon cœur ne bat pas plus vite, mais il bat bien plus fort qu’à la normale.

Je décide de faire demi-tour à l’approche de la Dent du Géant. Ce qui me fait retomber dans un +4m/s tranquille qui me monte aux barbulles à 4000m. Bon, OK, soit, repartons de l’avant. Plus loin, de l’autre côté de l’arête du Brouillard je retrouve une cinquantaine de voiles, dont des copains, mais il y a trop de monde, ce n’est pas organisé, c’est sous le vent, la fatigue est présente aussi, et pas que pour moi manifestement. Il faudrait passer sur le flanc au vent pour remonter en soaring, côté français, mais ce n’est pas ainsi que je souhaite faire. A 4200m j’arrête les frais avant de prendre un caillou ou une voile sur la tête et force un peu le passage du col de Miage pour mon retour en France sous le FL115. Je récupère alors de nouveau une autre cinquantaine d’ailes sur l’arête de Bionassay et même côté Goûter. C’en est trop, je laisse planer en contournant la R30 et vais me poser au Bois du Bouchet. Il y avait de quoi boucler le tour mais plus de navette pour le retour de Champex. Gardons de l’influx pour le lendemain.

Dimanche le vent est annoncé plus faible que la veille. Nous repartons en navette avec Caro et Lionel (un gros merci à Absolute Chamonix!) pour la Suisse. Laurent Valbert a prévenu le PGHM d’une possible affluence record au sommet due aux conditions météo. C’était bien nécessaire après les premiers débordements de la veille. Un mot au passage sur le comportement des pilotes. Le samedi et le dimanche des dizaines de voiles sont passées sur la Mer de Glace ou devant les Aiguilles de Chamonix, en pleine zone réglementée, alors que les hélicos étaient en opération. C’est inqualifiable. Les tolérances qui nous sont accordées et les accords pratiques issus d’une compréhension et d’un respect mutuels entre gens intelligents (clubs locaux, écoles, PGHM) face aux traits de crayon des bureaucrates des administrations centrales finiront par être supprimés à cause de ces imbéciles. Par exemple cette liberté fragile de poser au sommet, mais aussi celle de poser au Bois du Bouchet vu que cet attéro est dans la R30. Est-ce ce que nous voulons? L’euphorie et l’hypoxie excusent-elles tout?

A Champex le déco est vent de cul depuis notre arrivée et l’atmosphère stable. Malgré tout, après une longue attente, je m’équipe avec les grosses chaussures, décolle dans le col puis me jette sur la crête d’en face d’où ressortent Erwan et Laurie. Premier plafond à 3000m, second à 3500m, troisième à 4000m, quatrième… Un cunimb a la bonne idée de rester bien au sud et de ne pas trop se développer. Régulièrement au-dessus de 4000m et à l’aplomb des arêtes frontalières je fais quelques exercices de respiration. L’approche du Mont-Blanc est simplissime, le posé direct, le terminus de la voie impériale est atteint. Je passe 45 minutes au sommet de l’Europe puis me laisse glisser sur Terre.

En ce lundi j’ai l’impression qu’hier beaucoup de choses se sont bousculées à vive allure: la gestion du vol, la gestion de l’altitude, la gestion de ma lucidité, la gestion des autres, la gestion du retour en voiture sur Paris, cette facilité d’accès à la haute montagne et tout ce monde au sommet. Je me suis senti à la fois partout et nulle part debout sur l’arête sommitale. Paisible, heureux, conscient de l’endroit, attentif à mon alimentation et ma fatigue, contemplatif du paysage, l’œil sur mon cardio quand j’ai aidé à étaler des ailes dans la pente, une part de mon esprit tournée vers mes proches et ma famille. Nous étions une bonne cinquantaine, tout le monde se connaissait et se reconnaissait. J’ai aimé ce partage et cette communion entre pilotes, l’euphorie collective. C’était une expérience formidable. Je garderai longtemps ce magnifique souvenir avec moi. C’était à la fois beau et une prise de conscience de quelque chose de désacralisé. J’ai maintenant envie de retourner à ce même endroit dans l’effort, la difficulté et le recueillement.

8 réflexions au sujet de « Mont-Blanc: voie des airs, voie impériale »

  1. Salut Max
    Jte suis souvent et te remercie de partager ton vécu sur toutes tes aventures parapentesques. Ca fait bizarre de lire un billet auquel j’ai participé. Jregrette de ne pas t’avoir retrouvé dimanche.
    Tout comme le suivi cardio, faudrait inventer un psychofréquencemètre (peut etre cela existe deja). Je dis ça sans méchanceté mais dimanche, il suffisait juste de kiffer, les conditions étaient pas loin de la perfection…

  2. Salut Florian (?),

    Vu la foule et l’accoutrement de chacun au sommet, il y a plusieurs copains que je n’ai pas vus ou reconnus alors qu’ils étaient à proximité au sommet. Cela fait partie du charme un peu surréaliste de cette journée. Nous sommes sûrs d’avoir posé ensemble au sommet, peut-être avons-nous posé ensemble sur une photo!

    Peut-être me suis-je mal exprimé ou que je suis trop vieux pour « kiffer », mais je me suis bien laissé porter par le moment présent. J’ai bien profité de chaque instant de mes deux vols et de chaque seconde passée au sommet. Après à chacun son ressenti. J’ai eu l’occasion d’échanger avec plusieurs autres pilotes depuis et notre réflexion commune est de dire que la prise de conscience et le contrecoup de cette expérience génèrent finalement des émotions plus profondes que celles ressenties dans l’instant qui étaient évidemment plus fortes, mais plus fugaces. 

    Maintenant, en bon pilote peut-être un peu trop responsable et donc un peu trop rabat-joie, je ne peux m’empêcher d’être préoccupé par ces problèmes d’espaces aériens. Ce n’est pas le dernier communiqué de la FFVL qui changera quoi que ce soit vu qu’il y a plus d’attéros au Bouchet quotidiennement que de pilotes posés au Mont-Blanc en totalité depuis 10 ans, les deux étant dans la R30 ils auraient pu se bouger avant. Et je suis triste quand je vois cette liste de vols ou lis certains récits de vols de pilotes qui ont bien « kiffé » mais pour une bonne moitié d’entre eux ont emplafonné gaiement et largement la R30 ou la réserve des Aiguilles Rouges. On dit comment, déjà: « relou » ou alors TPMG?

  3. Bonsoir Michel,

    Tu as tout compris et j’ai été bien naïf.

    D’un autre côté le projet n’est pas simple ni sans risque.

    Je conjugue encore au présent. Ils sont couverts maintenant, je n’ai pas encore pris ma propre décision.

  4. Hello Maxime,
    juste en aparté concernant les 1ères lignes de ton post ici, je te passe mes propres expériences en la matière surtout dans l’associatif :
    si tu as un projet qui a priori n’a pas besoin d’autorisation particulière mais que quand même tu voudrais avoir l’aval des autorités concernées et tu te dis que tu vas leur demander ça et que ça devrait rester une formalité : hé bien ne le fais surtout pas !

    La probabilité que tout le monde sorte le parapluie et du coup se penche sur ton cas (alors que sinon tu serais passé inaperçu) pour te sortir un « non » est très très élevée !

    A l’inverse tu fais ton truc dans les clous et les mêmes en ont connaissance par après, ça ne prêtera quasiment pas à conséquence.

    A+

  5. Bonjour Maxime,
    Bravo pour ce que vous avez fait!!! et Merci de ton beau récit. J’ai lu aussi celui de Laurie que tu as croisée au sommet, ainsi que le récit d’autres pilotes et la vidéo de Stéphane (toujours top!). Vous avez du vivre un beau moment de partage, ça fait rêver…Quand au respect de la réglementation, j’ai trouvé le PGHM intelligent. Et c’est donc regrettable que certains « explosent » les tolérances.

  6. bravo à vous tous et toutes !!!!!!!!!
    quel est le lien de la vidéo ou des vidéos faites ce jour la?
    merci par avance

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