Je ne sais pas si mes actions ont toutes été bonnes, en tous cas elles m'ont permis d'être encore de ce côté du miroir aujourd'hui. J'ai encore un doute sur mon pilotage et ma réaction au début de l'incident. Pour l'histoire j'avais branché mon cardiofréquencemètre, je voulais voir ce que cela donnait en vol de montagne, j'ai été servi.

Alors c'est parti.

Jusqu'ici, tout va bien

En l'air quand j'ai vu la papillote au-dessus de moi après une fermeture frontale, la rotation qui s'amorçait et l'absence de réponse aux commandes, le long des falaises, avec 500m de caillou vertical sous les pieds, j'ai eu une pensée pour Stefan Schmoker. Et j'ai pris instantanément la décision de lancer le parachute de secours. La suite est au présent.

Le secours met un temps infini à s'ouvrir. Quelques secondes plus tard j'impacte la falaise sans vraiment la voir venir, puis mon secours se prend dans un arbuste et je me retrouve suspendu et collé sur la paroi. Mon secours tient par 3 suspentes prises dans une branche de l'arbuste. Ma voile est sur ma gauche, invisible, de l'autre côté d'un épaulement. Fréquence cardiaque à 95% du maximum. Le vent et le thermique secouent mon secours. Pour soulager le peu de suspentes qui me retiennent je cherche d'abord des prises pour mes mains. Impossible, roche friable couverte de terre, rien ne prend. Je sors comme je peux mes jambes du cocon pour essayer de prendre pied sur des vires, rien de convainquant.

Je veux transmettre en radio pour demander à ne pas envoyer d'hélico au-dessus de ma position, car je sais que les secours sont déclenchés, et pour signaler que je ne suis pas blessé mais en situation très précaire. La radio ne fonctionne pas. J'envisage de la sortir juste au moment où le thermique se renforce, s'engouffrant dans le secours. Une première fois je résiste pour ne pas me faire soulever ou arracher de la paroi, sans trop forcer pour ne pas casser les suspentes ou la branche. Puis une seconde, puis une troisième...

Cela dure 6 minutes. Jusqu'au moment où une bouffe plus forte que les autres dégage le parachute de l'arbuste, me projetant dans le vide. Ma voile reste accrochée à la paroi quelques instants, puis le secours embarque le tout.

Et c'est le début de la séquence pivert, une longue et terrible minute. Les pulsations à fréquence cardiaque maximum. Le parapente toujours en boule a un effet kite qui me fait longer la paroi et m'en rapproche à 4 ou 5 reprises. J'estime la vitesse de défilement à une trentaine de km/h, sur une trajectoire à 45°. Quand la vitesse d'impact me paraît trop élevée je me mets en boule, le reste du temps je repousse la paroi avec mes mains et mes pieds. Je passe une dernière épaule, bing puis grosse dégueulante, et atterris sur mes quatre fers dans un pierrier. La pente est forte mais j'ai pied, ni une ni deux je me précipite sur ma suspente d'apex pour affaler le secours avant qu'il ne m'embarque une nouvelle fois et jette un oeil en coin sur ma voile toujours en boule qui reste sage. Je contrôle mon environnement: je suis à l'abri, je n'ai rien de manifestement cassé, je peux me déboucler en faisant attention tout de même.

Je pense à faire les choses dans l'ordre. Je passe la radio sur la fréquence FFVL pour dire que j'ai changé de position et que je suis maintenant en sécurité et en bonne santé. Un hélico doit venir j'en suis sûr alors je fourre mon secours dans le tiroir de la sellette, puis je sors mon sac de voile pour ranger mon aile à la façon speed-riding. Quand c'est fait, alors je sors mon téléphone portable pour appeler l'organisation, qui d'ailleurs est en contact à ce moment avec le PGHM.

La suite c'est du secours en montagne, rien d'extraordinaire. Juste une chose: le treuil de Dragon38 se grippe au moment de l'intervention, l'équipage doit renoncer et passer le relais à un EC135, dix minutes plus tard. Et puis une autre: un hélico en stationnaire à 5m au-dessus d'un pierrier, c'est une avalanche de pavetons assurée. Gardez le casque et ne regardez pas en l'air!

Quelles leçons?

Avant de parler de cet incident et de verbaliser ce que j'ai vécu, j'ai attendu que ceux qui me suivaient au moment de l'incident bouclent le parcours pour leur demander leur avis sur ce qui s'était passé et sur mon pilotage. Tous m'ont dit qu'il n'y avait pas d'erreur visible de ma part, au moment de la fermeture ou après, et que je n'aurais pas pu attendre une seconde de plus avant de tirer le secours, qui s'est déployé bien lentement. Quelques-uns m'ont rappelé que je ne faisais pas de tourisme, non plus.

En premier lieu, ce qui m'est arrivé est typique de la compétition actuelle, sur ce type de site avec le type de météo du jour. Il n'y a rien d'anormal de ce côté-là, nous devons simplement bien être conscients de ce que nous faisons et risquons. J'étais en confiance, je me sentais bien et sentais bien mon matériel, pourtant nous restons tous vulnérables à tout moment. Il y a un côté fatalité que je n'aime pas, car je ne le contrôle pas, mais son existence est bien réelle.

Ensuite, une frontale avec nos ailes n'est pas un incident bénin. Nous avons repoussé les limites de solidité à haute vitesse de nos machines, la conséquence directe étant que le franchissement de la limite est devenu plus brutal et soudain. Je volais en gérant mon tangage à l'accélérateur, à 45km/h à l'instant de la fermeture. Par réflexe j'ai remonté les jambes et baissé les mains pour garder de la pression. J'ai même une double commande pour contrôler mes bouts de plume. J'ai eu le temps de me dire: "tiens, une frontale, pas grave, ça va repartir". Et bien ce n'est pas reparti, cela s'est même transformé instantanément en noeud gordien, le centre de la voile traversant le cône de suspentage, comme décroché ou en marche arrière, la voile finissant pliée en 3. Avec nos matériels actuels nous ne pouvons négliger le moindre incident de vol, et le meilleur moyen pour les contrer semble être une action immédiate, ample et symétrique sur les deux commandes pour tout arrêter et faire un reset, quitte à avoir une réaction exagérée.

Cela peut paraître paradoxal, mais ma vitesse peu élevée m'a enlevé de la marge de manoeuvre. Je m'explique: la remise en vol d'une frontale passe par un différentiel d'incidence et de pression, et donc de vitesse. Remonter les jambes en étant à bloc donne 20km/h de décélération, sans action nécessaire aux freins, alors qu'à 45km/h je n'ai dissipé que 5km/h sur le barreau, et peut-être 5 de plus par les freins. Pour un pilote aguerri, la vitesse c'est de la sécurité active. Assertion pas facile à affirmer, mais vraie.

Enfin, où étaient mon esprit et ma concentration lors de l'incident? J'étais entre deux cycles tactiques. J'avais géré une place dans le groupe des 5 de tête depuis le début de la manche. Nous revenions de B1 et allions avoir plus de 10km de cheminement en falaise. En haut du groupe, sur un bon placement en transition, j'avais alors décidé de prendre la tête pour donner du rythme et étirer le petit train. J'ai mis en application ce plan et venait de relever le pied pour gérer ce rythme. Je commençais alors à me poser la question de la suite et à évaluer les options envisageables sur le parcours. Donc mon attention n'était plus à 100% dans le pilotage et la réalisation d'une action, mais plus dans la réflexion, laissant mon instinct et mes sensations piloter en automatique. Je crois donc que je n'étais pas totalement disponible mentalement pour gérer un stage SIV à ce moment précis.

Quelles séquelles?

Aujourd'hui la caboche ne va pas trop mal. J'ai déjà vécu des situations approchantes, en moto, en voiture, en montagne, en parapente déjà, quoique jamais aussi longues et intenses. Le fait d'agir, de rester froid alors qu'il fait très chaud, me semble hyper important. En tout cas cela m'a empêché de cogiter. Finalement, mon secours qui se décroche après quelques minutes en équilibre précaire dans la falaise, c'était peut-être un mal pour un bien. Je ne suis pas sûr du tout de l'issue de l'histoire si j'eus dû rester 1 heure dans cette position, que ce soit pour mon esprit ou pour mon corps.

Le lendemain dimanche j'ai voulu revoler tout de suite, un peu seul dans mon coin, pour dissiper les pensées négatives et retrouver le goût et le plaisir du vol. Le début de vol et ses secousses n'ont franchement pas été agréables, mais après un premier 1/4 d'heure pénible ça s'est bien passé. Un cross sympa avec des balises à faire, sans trop regarder les autres, en me centrant sur moi et sur mon vol. J'étais un peu dans la 5ème dimension mais cela m'a fait du bien. Boucler ce parcours a été une victoire.

Demain, dans un mois ou un an, peut-être aurai-je quelques fantômes à combattre. Ce billet, comme beaucoup d'autres avant, me permet d'accoucher et d'expulser, le plus possible, le plus tôt possible. Alors j'ai été un peu long, cependant je ne dois pas être loin de la fin de cette micro-thérapie. Je me demande quand même si mon esprit n'occulte pas encore quelque chose. Peut-être un contrecoup m'attend-il au coin du bois. En vérité, je crois que presque tout a été dit, je vais pouvoir tourner la page et reprendre la marche en avant, en suivant toujours ma bonne étoile.

Je voudrais particulièrement remercier les organisateurs de la compétition de Saint-Hilaire, Isabelle et Jérôme, qui ont parfaitement su gérer cette situation et m'aider à m'en sortir sain et sauf.

Comme dit Indochine dans une de ses chansons: "moi je veux vivre, vivre, vivre, un peu plus fort...". Je ne suis pas un kamikaze, j'aime la vie, s'il était besoin de le préciser. Dans un billet publié il y a quelques semaines je rappelais une de mes devises: "la vie est un risque qui vaut la peine d'être vécu"...

A bientôt sur un déco alors, peut-être à Passy ce week-end pour fêter ma 1000ème heure de vol?

Prenez soin de vous!